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A propos de la publication de la correspondance entre Ingeborg  Bachmann et Paul Celan: “Ein Gespräch mit Jean Bollack, Freund und Exeget Paul Celans. Ich sehe jetzt die Überlegenheit Bachmanns stärker” (réponses à des questions de Christoph König). FAZ 14 VIII 2008, Feuilleton lire

 

Dans le cadre des Troisièmes Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg, à l'Université Marc Bloch, le 29 février 2008, salle Louis Pasteur:

Hommage à Jean Bollack, ami et lecteur de Paul Celan.

Présentation de son œuvre par Yves Lehman, doyen de la section des Lettres;  Laurent Pernot, professeur de Littérature Grecque; Patrick Wehrly, professeur de Littérature Comparée.

Conférence de Jean Bollack: Contestation et consécration de l’œuvre de Celan, précédée d’une introduction. lire

 

Jean Bollack a reçu le titre de docteur honoris causa

  • de l’Université d’Osnabrueck (département de sciences linguistiques et littéraires) le 7 juin 2007 lire

  • de l’Université Nationale de San Martin de Buenos Aires (département de philosophie) le 10 novembre 2007 lire

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Hommage du professeur Christoph Koenig

Jean Bollack est né en 1923 dans une famille juive à Strasbourg; il a fait ses études de philologie classique à Bâle. Depuis 1945 il vit à Paris. L’oeuvre impressionante de ce savant concerne la poésie grecque et la philosophie, l’herméneutique, la littérature moderne et aussi l’histoire des disciplines philologiques. L’université d’Osnabrück rend hommage à l’étendue et à la diversité de l’oeuvre comme à la liaison singulière établie entre les traditions universitaires allemandes et françaises, au travail important de ses traductions, à son interdisciplinarité résolue, et enfin à l’attitude critique qui a conduit le chercheur à renoncer à la reconnaissance générale au profit de l’objet de ses recherches. Le professeur Christoph König, qui occupe une chaire de littérature moderne et contemporaine, résume: « La pensée de Jean Bollack a une actualité qui permet de donner tout son poids à quelques orientations essentielles de la recherche universitaire. »

Le titre de docteur h.c. lui a été attribué au cours d’une cérémonie dans l’amphithéâtre du ›Altes Kreishaus‹.

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Réponse du récipiendaire lors de l’attribution du titre de docteur h.c. par l’Université Nationale de San Martin à Buenos Aires

Monsieur le Recteur, chers collègues et amis, Mesdames, messieurs,

Je pourrais commencer par l’élargissement de mes activités, autour de 1980. Mes remerciements à l’Université de San Martin évoquent l’une de ces ouvertures. Il ne s’agissait pas de modifier un horizon intellectuel, qui s’inscrivait dans la continuité universitaire, voire scolaire, mais plutôt de rencontrer d’autres intérêts, peut-être plus véritables, et de redéfinir ma production. Je me suis tourné vers des sphères culturelles plus éloignées de ma spécialité, d’abord vers le théâtre avec des traductions de tragédies grecques, qui ont été jouées, puis vers la psychanalyse dans un dialogue, soutenu également dans ce domaine, sur l’interprétation d‘ Œdipe roi, dont j’étais en train de rédiger un commentaire (paru en 1990) qui se voulait démonstratif de l’activité savante, puis sur Antigone. C’était Freud, c’était Lacan. J’ai été beaucoup aidé dans cet échange et ces confrontations par Barbara Cassin. Il y a eu en plus la littérature moderne – sinon contemporaine; mon intention était de démontrer que la même philologie, au sens large, celle que j’avais appris à appliquer aux auteurs classiques, incluant l’art de lire et l’herméneutique, pouvait faire comprendre les créations les plus hardies de la modernité. Telle que je la concevais, elle était centrée sur le projet de l’auteur, en second lieu seulement sur la tradition et le patrimoine. Celan, que j’avais semblablement appris à lire, en formait le pivot.

L‘hommage que vous avez la munificence de rendre ce soir à mes livres inclut donc ces trois domaines. La perspective interprétative associe Sophocle, le grec, aux poètes symbolistes comme Mallarmé. Ce n’est pas la même langue, peut-être, à moins que l’on ne considère ce qui les réunit toutes; mais les problèmes posés par la compréhension des textes ont été largement les mêmes, et ils m’ont conduit à accentuer fortement leur historicité, à pousser même l’historisation à son comble. L‘ histoire des œuvres que je tente d‘instaurer serait faite de points de vue qui se rencontrent et se fuient. Je me suis persuadé de plus en plus que la poétique formait une unité au delà des âges par le raffinement de ses moyens, à peine classifiables. La liberté reste toujours singulière. Ce sont des techniques comparables qui se retrouvent au service de la reconstitution des formes de l‘écrit. L’unité de la culture s’est construite soit par un artifice, soit par une imposition dogmatique.

La reprise occupait la place centrale; elle éloigne et se défend par sa différence, ou bien elle contredit et réfute. Les angles d’approche sont quasiment illimités. C’est chaque fois une position qui en analyse une autre, dans le cadre d’une sociologie culturelle; les opinions se déclarent, elles sont attribuables; le but reste la restitution du sens, quel qu’il soit, toujours nouveau, toujours particulier, selon les préalables que l‘auteur s’est fixés. Je ne décris pas le sens, je le poursuis. Il est vrai qu’on est dans l‘obligation de réfléchir à ce qu’il est et à la manière dont il se constitue. Le sens ne sera pas celui du monde, ni de la société ni d’une culture. Tous les systèmes de pensée existants peuvent être impliqués dans l’écrit, mais ils le sont de la façon que l’auteur a choisie pour y faire référence. L’enjeu est immense, je dirais vital, la précarité, tragique.

S’intéresser à un auteur, c’est entrer en relation avec une personne, proche ou lointaine; c’est s’identifier avec la matière du texte. Cependant le mouvement contraire, la distance, ne compte pas moins. Les deux faces coincident; ce n’est pas un paradoxe. Le sujet que nous supposons, celui qui a écrit, a grandi dans un entourage culturel; il en est imprégné; d’une certaine manière, il en est le produit, tout comme il est marqué par les traditions littéraires, et toute la stratification d’histoire et d’idées qu’autorise le genre. En même temps, écrivant, l’écrivain s’ affranchit et innove. Il invente. C’est la contrepartie de la maîtrise. Homère, ce n’est pas la Grèce, ni Euripide, pour m’en tenir aux plus grands, ceux que, dans l’Antiquité, on appelait chaque fois « le poète» sans ajouter de nom. Les distances qu’ils ont prises sont maintenant inhérentes à l‘ œuvre, elles s’y déchiffrent. Avec plus de précision encore, on peut dire qu‘elles sont inséparables de l’opération créatrice qui fait que les éléments narratifs se répondent, jusque dans le détail le plus infime. Le sens se constitue en acte; c’est l’invention qui se lit, la maîtrise incroyable d‘une texture de mots . La virtuosité de l’auteur est parfois énigmatique pour le lecteur, et elle est facilement escamotée. C’est à la reconnaissance de ce travail, que peut représenter et que peut accomplir une lecture, et au rétablissement afférent du sens, à ce travail incessant, que j’ai voué une grande partie de mon temps. Je me suis convaincu que ce que j’éliminais était une censure et que, en restituant un objet dans ses droits, la philologie prenait parti et rétablissait la justice.

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Dans une famille juive en Alsace

Mon père est né à Bollwiller en 1888, dans une famille nombreuse. Les Bollack étaient anciennement établis là. En fait la lettre initiale, P, était passée au B dans certains dialectes rhénans dès le 17ème siècle , ou même avant(Bloch est aussi une altération de Pollack, le Polonais).J’ai des documents qui remontent à l’Ancien Régime. Je ne sais pas bien ce que faisait son père, mon grand-père. Sa mère, quant à elle, dirigeait un négoce de céréales, mon père l’a aidée dans son travail dès l’âge de douze ans, en portant les sacs de blé. Il me l’a assez répété quand j’avais le même âge et qu’il me voyait rentrer du lycée. Il a développé tôt des qualités d’homme d’affaires, montrant des dons remarquables de vendeur. Ce qui le distinguait parmi ses frères et soeurs, c’était aussi son attachement, largement personnel, à la tradition juive. Il s’est affirmé au cours de sa vie, compensant certainement son exclusion culturelle ; il manifestait ainsi indirectement la conscience qu’il avait d’une privation.

Du côté de ma mère, c’est différent, et plus complexe. Je commence avec ma grand-mère maternelle, qui m’a proprement élevé, co-élevé : elle habitait avec mes parents. Elle est née à Habsheim, près de Mulhouse, en 1872 et portait cette date sur elle, dans sa façon d’être ; l’époque victorienne se traduisait physiquement dans la droiture qu’elle tenait sans doute autant de son père, Moïse, qu’elle n’a cessé de me présenter dans mon enfance comme le modèle de la perfection humaine dont elle se réclamait. C’était encore une famille de Bollack, plus anciennement installés à Sierentz. Ils portaient ce nom , mais faisaient tout pour ne pas être confondus avec les Pollack qui étaient de pauvres gens, souvent des mendiants, venus d’ailleurs. Eux, c’était l’Occident. Mon arrière- grand- oncle reçut un jour la visite de son frère, mon arrière-grand- père; il entendit de loin , de son fauteuil, la domestique annoncer le nom du visiteur qu’elle introduisait, altéré par la distance : Pollak. Il s’exclame : « Qu’il me lèche le cul ! » ( l’alsacien est souvent très cru).

Le père de ma grand-mère s’était déplacé dans le village voisin de Habsheim, sans doute pour s’assurer un gagne-pain ;il était marchand de biens. Moïse - c’était son nom - laissait la place à un frère aîné. Les histoires que j’entendais raconter par ma grand-mère impliquaient des traversées à pied de la forêt de la Hartz. Il s’agissait de rejoindre Kembs et d’en revenir - des expéditions. Les récits remontaient en partie à une époque où le développement du réseau ferroviaire n’était pas très avancé ; des pans, assez affaiblis il est vrai, de ma mémoire orale embrassent les années du règne de Louis-Philippe. Ma grand-mère vivait dans ce temps familial, elle se le restaurait et le transmettait régulièrement, autant que les prières destinées aux ancètres.

C’était un monde, il semble, plus solidement installé que celui de Bollwiller, et mieux connu de moi. La connaissance, ici encore, est culturelle et économique. L’univers où ma grand-mère entrait quand elle fut mariée à Guebwiller à Léon Kahn, mon grand-père maternel, autour de 1893, représentait encore un autre monde, un mode de vie et des façons de faire bien plus élégants et brillants. Lui, était marchand de peaux, et partait le matin, assis sur son tilbury ; il y avait une écurie, mais aussi un serviteur, on dressait la table en incluant le couvert de l’inconnu qui pouvait se présenter. Ma mère, Germaine est née en 1895 dans cette ville, et son frère, Théophile (Gottlieb) - qui deviendrait un savant physiologiste connu -, l’année d’après.

Or ce pays au pied de la montagne prit vite la figure d’un paradis perdu - où se concentraient les nostalgies des enfants. Le malheur s’y est installé. Mon grand-père est mort en 1905. On n’avait trouvé de remède ni à la faculté de Strasbourg ni à celle de Bâle. Ma grand-mère a perdu ce qu’elle avait ; je lui ai entendu dire que les domestiques avaient volé les bijoux et l’argenterie. Elle est rentrée chez elle, accueillie, avec ses deux enfants, chez ses parents à Habsheim ; elle avait à peine alors dépassé la trentaine, et n’a pas cessé de porter le deuil, avec la hauteur que j’ai évoquée, jusqu’à la fin de sa vie, à près de cent ans. Je retiens de la jeunesse de ma mère qu’elle a été travailler dans une banque à Mulhouse ; c’était notamment pour aider à financer les futures études de son frère, qui se préparait à faire sa médecine à Strasbourg. Les deux enfants orphelins étaient au fond déjà sortis de leur foyer et marqués par la perte de leur héritage, à laquelle s’associait la nostalgie d’une ouverture autrefois promise,. Le directeur de la Rheinische Kreditbank, Henri Brunschwig, où elle travaillait, était de Habsheim, un ami d’enfance de ma grand-mère ; il s’était élevé à ce niveau social par ses propres moyens. Comme ma mère était une jolie personne, il avait un double motif, portant sur deux générations, pour s’intéresser à elle. Par ses fonctions, il était instruit des revenus de mon père ; il devait ainsi être à l’origine du mariage, qui s’est fait après la guerre, en 1919, célébré à Saint-Louis dans un restaurant casher , spécialisé dans ce genre de cérémonies. Mon père et mon oncle, le frère de ma mère, avaient tous deux, comme beaucoup d’Alsaciens, passé les années de la guerre en Pologne, en servant dans l’armée allemande.

Je retiens aussi que, pendant cette guerre de 14, les aviateurs allemands étaient logés dans les maisons réquisitionnées à Habsheim. Il arrivait à ma mère de les accompagner au piano le soir s’ils chantaient. J’ai conservé une bonne partie des romans que les officiers lui faisaient lire. Leur espérance de vie était extrêmement réduite. Germaine devait parler français avec sa mère, qui, enfant, avait été instruite en français par les bonnes soeurs, à défaut d’école élémentaire. Ce ne fut plus pensable vingt ans plus tard dans la Prusse de Guillaume II. Ma mère portait pendant la guerre de 14 un ruban tricolore au revers de son col. La francophilie dans ces milieux juifs était sans doute trés répandue ; elle était éclairée, et voulait se rattacher positivement à une tradition libératrice. J’ajoute pourtant qu’en tant que femme qui, comme tant d’autres de sa génération, n’avait pas pu faire d’études, ni non plus pu vivre avec un homme de son choix, elle avait des intérêts particulièrement étendus, certes centrés sur les productions littéraires parisiennes, mais qui incluaient presque autant les écrivains allemands de son temps. Ce n’était pas si courant.

Je suis né à Strasbourg. On me promenait bébé dans les jardins de l’Orangerie. Mais très vite, j’avais à peine deux ans, mon père a été chargé par les patrons de son entreprise de commerce de céréales (portant le nom de Granaria, avec, à sa tête, un M. Baumann) de diriger une succursale dans la ville de Bâle. C’est là que j’ai grandi dans une maison sur les hauteurs qui dominait la ville, au bord de l’Alsace, les Vosges au loin, et un bout de la Forêt Noire. On me montrait au cours de promenades du dimanche ou d’excursions, les mausolées et les forêts calcinées des Vosges. Il n’y aurait plus jamais de guerre. C’était trop horrible. On ne se représentait pas, ou on évitait d’énoncer les effets à venir, que les pertes et les deuils de la « der des der » avaient déjà produits. J’ai été élevé et formé dans cette petite enclave d’Alsace en Suisse, transférée et sans doute altérée. Pour ce qui est du milieu familial, rien n’avait changé dans cet entourage : ma grand-mère est venue vivre avec nous, quittant Habsheim après la mort de sa mère. La famille au sens large, venue de plusieurs coins de France, était naturellement réunie pour les fêtes juives, Mulhouse était proche ; on s’y rendait beaucoup. Le passé m’était communiqué, le judaïsme des villages et des bourgades se perpétuait, en dépit de toutes les influences distinctes que je subissais au- dehors. La différence culturelle était déjà grande au-dedans, dans la maison, à commencer par l’horizon linguistique. Mon père préférait l’alsacien, ma mère résolument le français, elle s’entourait d’amies francophones, bâloises ou romandes. Sur le plan religieux, les habitudes de ma grand-mère s’accordaient avec les attentes de mon père ; dans les prescriptions du culte et les règles de vie traditionnelles, ma mère ne se retrouvait qu’à moitié - ou moins encore. Demeurant pourtant dans le cadre du judaïsme, elle s’est rabattue très tôt sur le sionisme et militait parmi les femmes, ce qui dans la bourgeoisie alsacienne de ces années était exceptionnel.

Les membres de la Grande Synagogue, misrahi en principe par son orientation religieuse, formaient un groupe mixte. Le rabbin Weil, qui avait succédé à Arthur Cohn, était de formation alsacienne, mais les Allemands avaient souvent une culture plus forte. Le choix révèle l’influence exercée par une partie de la communauté. Les Polonais restaient marginalisés. Une autre synagogue, plus orthodoxe, se réclamant du courant Agouda Israël, a plus tard vers la fin de la Seconde Guerre, été préférée par mon père ; elle était conduite par un rabbin sorti d’une jeshiva lithuanienne. L’intransigeance et l’éloignement lui convenaient mieux ; ils le mettaient à l’abri des controverses et des divergences culturelles qu’il ne maîtrisait pas. C’était un monde à part, qui avait des racines non moins fictives, mais fondées sur l’étude. D’autres valeurs, d’autres moeurs.

J’ai été élevé entre deux mondes, chez moi et en ville, en m’accommodant comme savent le faire les enfants, ayant forcément choisi, depuis longtemps, du côté de ma mère tout ce qui était libérateur et se situait du côté de la nouveauté et de l’émancipation, d’autant que la culture et les ambitions, au sens fort du terme, résidaient là. Cela ne m’a pas empêché d’accompagner sagement mon père à la synagogue et de mettre les tefilim avec lui le matin ; c’était comme marginal ou complémentaire. Je me disais qu’autre chose comptait plus. Pourtant je m’instruisais à ma façon, jusqu’à un certain point. A la “schuhl”, quand j’avais déjà quinze ans ou plus, je lisais des livres sur le judaïsme, du Buber ou du Rosenzweig, ou d’autres auteurs, pendant les interminables cérémonies du culte, ne voulant pas introduire dans ce sanctuaire un élément non-juif ; j’étais un bon client de la librairie juive En raison du déménagement de mes parents de Strasbourg à Bâle, quasiment au début de mon enfance, j’ai été conduit comme dans la marge d’un abandon, au sein d’une continuité. L’ abandon m’a fait connaître une dualité, qui était certainement forcée et pourrait paraître bancale. J’allais pourtant la vivre de façon tout à fait naturelle. L’unité d’un monde se découvre, elle se construit. L’enclave alsacienne en territoire bâlois, avec la préparation des fêtes juives, était davantage le transfert d’un passé qu’un présent, et, d’un autre côté au contraire, cette même origine, telle qu’elle était vécue, m’offrait un dépassement, avec une très large ouverture sur la modernité, parisienne et allemande, que je n’aurais peut-être pas connue ailleurs sous cette forme. Ce n’est pas seulement qu’on parlait français, et, au- dehors, soit l’allemand, le bon, soit le bâlois, soit l’alsacien, et encore le français, selon les interlocuteurs. J’ai été à l’école primaire dans un faubourg de Bâle, avant d’entrer au fameux lycée classique où avaient autrefois enseigné Burckhardt et Nietzsche, largement réservé à la bonne société protestante. L’humanisme et un libéralisme assez militant l’emportaient sur la religion. N’empêche que j’apprenais à être juif dans un entourage chrétien, à m’exprimer dans une seconde langue, qui aurait pu prendre, ou qui prenait effectivement la place de la première. On me faisait suivre un enseignement supplémentaire auprès d’une institutrice francophone d’origine allemande qui s’était retirée à Bâle en 1914. J’y consolidais mes connaissances, dans l’autre langue. Tout, là encore, était à la fois antithétique et complémentaire, relevait de traditions culturelles distinctes, des exercices de grammaire jusqu’à l’histoire, à la géographie et à la littérature.

Les clivages traversaient plus fondamentalement le milieu familial lui-même. L’émancipation, sans doute radicale, avec ses contradictions, du côté de ma mère, croisait un conservatisme beaucoup plus sévère du côté de sa propre mère, ma grand-mère, et de mon père. La rupture et le conflit des générations dataient d’avant-guerre ( d’avant 14), je les voyais objectivés et naturalisés devant moi, avant de les vivre. Il arrive qu’acceptées les différences arrangent les choses mieux que les compromis. Ma mère, qui n’était pas croyante, n’était pas moins juive dans un milieu extérieur et lointain auquel la faisaient accéder le sionisme et ses activités sociales (les religieux à cette époque ne s’intéressaient pas à l’installation d’un Etat en Palestine). C’est dans cet esprit que j’ai fait longtemps la prière du matin à côté de mon père, sachant que je le faisais pour lui, évitant l’affrontement. Je restais ainsi dans l’enceinte juive, sans vraiment suivre le rite, tout en m’ affranchissant. La dualité à la fin était même interne aux traditions et aux pratiques..

Il faut ajouter que rien dans mon adolescence ne se comprend vraiment sans la montée de l’hitlérisme qui a joué pour moi, dans ma vie personnelle, un rôle primaire. Je me souviens du jour où Hitler a pris le pouvoir, j’avais neuf ans. Je pense que, tout cela, les Alsaciens ne l’ont pas tous vécu exactement de la même manière. Dès Pessah de 1933 (si je me trompe, c’est tout au plus d’une année), les réfugiés allemands, que mon père avait rencontrés à la synagogue, ont été invités pour le seder. L’accueil de ces réfugiés ,la lutte auprès des autorité pour l’ouverture des frontières, l’organisation des camps d’hébergement ont été une occupation centrale pour ma mère, à côté de ses activités au sein de la Wizo, pendant toutes ces années, jusqu’à mon départ de Bâle pour Paris en 1945. Les étudiants ou jeunes chercheurs venus de Berlin, de Francfort ou d’ailleurs, religieux ou non, judaïsants les uns, marxistes les autres, ont beaucoup compté et sans doute durablement marqué mes orientations intellecturelles. Le judaïsme et l’appartenance à une communauté minoritaire étaient transformés par la réalité qui réunissait ces persécutés, comme dans une société dense —une présence dont on ne pouvait pas se séparer sans se renier soi-même—, alors que le fait de pouvoir les soutenir masquait la réalité, non moins dense, d’une menace commune. Voyait-on que nous étions aussi exposés qu’eux ? La question reflète la particularité de cette expérience, faite très largement dans une maison comme la mienne, où les réfugiés entraient et sortaient, dans un pays qui n’était pas occupé. On analyse facilement aujourd’hui les origines politiques et économiques d’une différence helvétique ; mais on vivait alors, au même titre que beaucoup de victimes, dans le sentiment illusoire d’une fausse sécurité. Comment faire autrement dans le bonheur, devant le malheur qui n’était pas vraiment le nôtre ? Je crois que je n’ai jamais pu traverser cette frontière, ayant survécu sans avoir vraiment échappé à la mort. C’est toute la fausseté d’une distinction arbitraire, originairement sociale et économique, et tout le drame, le même partout.Les juifs riches de l Europe riche se sont mis un bras devant les yeux pour ne pas voir que la richesse ne les protégerait pas des fours crématoires. C’était une faute, et pas seulement une erreur d’évaluation. Il n’y avait pas de différence, il n’y en aurait pas, entre eux et les millions de pauvres Polaks. Ils croyaient au fond d’eux-mêmes que les «  autres » étaient les seuls à pouvoir être sacrifiés.

Que savait-on de l’extermination? La censure jouait son rôle. La neutralité imposait le silence ; on pensait que la parole mettait la survie du pays en péril. Je me souviens du jour d’une fête juive où le rabbin Weil monta sur sa chaire,un jour de Rosh Hashana ou de Soukhot, peut-être en 43, je ne saurais le dire avec précision, et parla avec une gravité qui n’appartenait à aucun discours connu. C’était une voix d’outre-tombe, elle brisait la censure et faisait entrer l’abîme dans les murs de la pauvre « schuhl ».


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