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La tragédie grecque sur la scène.
Histoire d’une
relation entre théâtre et texte (1980-2007)
Le texte grec
étant une partition à déchiffrer, la recherche des équivalences, le
questionnement
des mots sont à la base de la construction d’un livret ou de la
page à dire par les acteurs. Ma femme, Mayotte Bollack, et moi, nous
avons commencé à traduire pendant l’été 1982 (il y a un quart de
siècle), pendant que j’achevais,
pour l’édition et le commentaire en quatre volumes d’Œdipe
roi (Lille, 1990), un mot à mot rigoureux. Cette exploration
obstinée faisait surgir presque à chaque pas des difficultés de
compréhension inattendues, comme si la mise à plat et le doute
découvraient des soubassements et des réseaux
inédits. Les traductions ont toutes été publiées aux Editions de
Minuit dans l’ordre suivant :
1985 : Sophocle, Œdipe roi
1990 : Euripide, Iphigénie
à Aulis
1994 : Euripide, Andromaque
1997 : Euripide, Hélène
1999 : Sophocle, Antigone
2005 : Euripide, Les
Bacchantes
2007 :
Sophocle, Electre
Pour
Iphigénie,
Andromaque,
Les Bacchantes, et maintenant
Electre, le texte est suivi
de notes critiques. Pour Œdipe
roi, mon volumineux commentaire a suffi longtemps à
l’éclaircissement de nos choix (épuisé pour le moment). Pour
Antigone, un livre a
accompagné la représentation (La
Mort d’Antigone. La tragédie
de Créon, PUF, 1999). Un autre a illustré les
Bacchantes
(Dionysos et
la tragédie, Bayard,2005).
Pour Hélène et pour
Antigone, des annotations,
rédigées au cours du travail de traduction, n’ont pas encore été
publiées.
La compréhension
de l’écrit repose sur la philologie, à savoir sur l’examen de
cesquelques lettres que nous ont transmises les scribes du Moyen-âge,
avec leurs fautes, et la somme considérable des corrections,
conjecturales et souvent incertaines, de ces fautes, à l’époque moderne.
Une acceptation résignée du corps textuel, rongé et altéré par des
adaptations qui s’étaient succédé depuis des siècles,et par les
impératifs de l’usage scolaire,ne nous satisfaisait point.
L’explicitation nous conduisait plus loin, très loin en arrière vers une
vision encore intacte. L’œil de l’auteur, l’œil grec, n’avait rien perdu
de son acuité et de sa fraîcheur. Pour la représentation, il fallait, en
accord avec l’étude philologique, remanier la traduction. Il se trouve
que l’initiative de la collaboration est venue du théâtre lui-même.
Cela ne signifie
pas que les points de vue étaient d’emblée les mêmes. A l’époque, le
théâtre était fortement marqué en France par les idées de Vitez, et,
plus encore, sous l’influence du théâtre allemand, par celles de Vilar
après Brecht, et de Heiner Müller. Avec ce dernier, j’ai participé, à
Avignon, à un débat public, et soutenu
sur le texte une position contraire à
la sienne. Le théâtre de régie
(Regietheater) pouvait être
remis en question. Il n’y avait là aucune contradiction. Peut-être
était-ce
la dimension poétique, la force dramatique, et, en un tout autre
lieu (non marxiste), l’intérêt des philosophes et des psychanalystes qui
ont ramené le public des pièces de théâtre vers la tragédie. Brecht, et
Müller après lui, avaient accroché leur reprise d’Antigone
à
la traduction de Hölderlin (ce qui se fondait bien dans
l’influence de Heidegger en France). Jusqu’à aujourd’hui,
Antigone est souvent jouée en
France dans
la traduction française de la traduction de Hölderlin
belle, poétique et fautive. C’est dire l’épaisseur de la
stratification culturelle.
***
Dans toutes nos
traductions, la distribution figurait avec le nom du metteur en scène et
des comédiens, ce qui n’était pas supposé retenir seulement le lieu et
le moment, mais souligner aussi la signification d’une rencontre. La
communauté d’une recherche, à la fois littéraire, herméneutique et
scénique,
s’y trouve consignée.
Œdipe roi fut représenté à
Lille et au théâtre de l’Odéon à Paris en 1985. La nouveauté résida dans
le rôle de la dramaturgie, qui jusque là n’avait eu aucune place en
France ; elle était mentionnée dans le programme de Bourdet et
de Milianti(confiée à Agnès Mallet, aujourd’hui disparue,
et à Anne Françoise Benhamou, actuellement dramaturge au théâtre
National de Strasbourg). C’était un commencement, qui a contribué à
lancer le dialogue à la fois avec les gens de théâtre et avec les
psychanalystes sur Œdipe roi.
Ce dialogue s’est prolongé dans les deux domaines à propos des
représentations des autres pièces.
La création d’Iphigénie
à Aulis, qui, en 1991, servit
à Ariane Mnouchkine à introduire son public dans l’univers de l’Orestie,
a pris pour nous valeur d’événement. Iphigénie
fut jouée encore plus souvent que la trilogie. La violence et la
cruauté y étaient creusées jusque dans leurs derniers
raffinements.Mnouchkine avait élaboré elle-même la traduction d’Agamemnon
et des Choéphores, Hélène
Cixous traduisant les Euménides.
Nous, « philologues » (comme le disait le casting), Pierre Judet de La
Combe et moi-même, avions discuté le texte avec elles. La suite des
Atrides – c’est le nom qui
lui avait été donné pour englober
Iphigénie – a sans doute conduit à une
meilleure perception de la tragédie grecque, et en particulier de
la lyrique chorale. Les chants du chœur étaient intelligibles, ce
n’était pas
de vains accompagnements. La chorégraphie, portée par la musique
des instruments à percussion, occupait une
place centrale, l’égale des autres éléments.
Jacques Lassalle
nous pria ensuite de traduire l’Andromaque
d’Euripide. La pièce était peu connue. Il s’agissait de réaliser un
projet
européen, franco-grec : Racine à Athènes donnait la réplique
à Euripide en France. La transposition du grec en français
n’allait pas de soi. La singularité d’Euripide restait au second plan,
estompée
par le plus grand de ses lecteurs, Racine. Pourtant, grâce à la
représentation, d’abord à Athènes et ensuite au festival d’Avignon, le
texte est sorti de son dispositif scénique, comme un portrait de son
cadre. Il s’est imposé sans doute en raison du succès antérieur
d’Iphigénie au Théâtre
du Soleil.Les pièces peu connues d’ Euripide ont été alors véritablement
découvertes par le public.
Dominique Serron
(Théâtre de l’Infini à Bruxelles) et Camilla Saraceni(Théâtre du Léthé à
Paris) ont souhaité
toutes deux affronter l’auteur tragique. D.Serron avait formé le
projet d’une mise en scène parallèle des deux
pièces d’Euripide et de Racine. Ce désir
n’a pu se réaliser que partiellement faute de moyens financiers.
Racine profita seul
de la collaboration. Et pourtant Euripide perçait dans le
transfert à la tragédie de Racine.
Avec C. Saraceni
nous nous décidâmes pour Hélène.
La traduction nous a conduits à une exploration approfondie des mots
et des tournures en grec et en français, à laquelle furent associés les
comédiens avant même les répétitions (Saraceni, comme Mnouchkine,
travaillait avec des élèves). La première eut lieu à la Maison de la
Culture de Bourges,ce qui se reproduisit pour l’Antigone,
mise en scène par Bozonnet. Sous bien des aspects, la nouvelle lecture
d’Hélène marquait un sommet.
Le travail avec les acteurs, leur mise en bouche, déchira l’enveloppe
sclérosée de la tradition scolaire. Point n’était besoin de dérision
pour
y arriver. La dérision était dans les mots.
Des pistes
nouvelles se sont ouvertes, qui allaient au delà de l’effet immédiat de
la tragédie et touchaient le rayonnement multiple de la scène. Marcel
Bozonnet dirigeait alors le Conservatoire national d’art dramatique
(avant d’être nommé administrateur de la Comédie Française). Il choisit
de travailler sur Antigone,
qui m’occupait depuis longtemps en relation avecles
Œdipe. Bozonnet pensa d’abord
jouer seul tous les rôles. Plus tard il distribua le textesur trois
acteurs suivant le modèle antique. La représentation tira du petit
espace du théâtre d’avant-garde de la Bastille, oùelle eut lieu d’abord,
un caractère intime, qui ajoutait à la pièce en l’enfermantdans un
théâtre de chambre. On aurait pu jouer longtemps encore au-delà de la
saison.
La traduction des
Bacchantes d’Euripide nous
fut demandée par la Comédie Française, et leur mise en scène confiée à
André Wilms. Je connaissais André Wilms depuis longtemps. Il avait joué
magnifiquement dans Œdipe roi les
trois rôles de Jocaste, de Tirésias et du berger. Je savais qu’il
exploiterait pleinement les ressources orales de la pièce nouvellement
articulée, et que le principe du théâtre de parole serait respecté. La
publicité que le Théâtre Français procurait aux représentations fut
considérable. Le jeu de tous les acteurs,
en particulier de Denis Podalydès dans le rôle de
Dionysos et d’Eric Ruf dans celui de Penthée ne leur a pas moins servi.
La tragédie fut
d’abord jouée dans l’hiver 2005, puis reprise dans le programme de
l’année suivante. La discussion s’engagea dans un cadre élargi ; elle
montrait bien que l’on pouvait susciter l’intérêt du public pour une
dialectique théâtrale.
En 1994, la
traduction allemande du texte d’
Œdipe roi que j’avais établi fut publiée aux Editions Insel (elle
résultait d’un travail commun avec Renate Schlesier, historienne
des religions; elle a traduit
également des extraits de mon commentaire ; le deuxième volume contient
la traduction des essais, parus chez Gallimard en 1995). Cet
Œdipe allemand fut mis en
scène d’abord par Kusai au Staatstheater de Stuttgart et ensuite dans
plusieurs villes allemandes. Lui-même et la dramaturge qui avait fait le
choix de ce texte, ont appris que je vivais encore après que le théâtre
eut demandé les droits à la maison d’édition. Les répétitions étaient déjà
avancées. Un dialogue public eut lieu plus tard aux Archives littéraires
de Marbach (en 2005) au cours duquel les divergences entre le metteur en
scène et l’avocat de l’écrit que j’étais apparurent nettement. Aristote
a-t-il détourné la réception d’Œdipe roi au profit d’un intellectualisme de
mauvais aloi ? Il a surtout entendu - ou lu - les vers admirables de
Sophocle, leur déroulement savamment étudié, et c’est avec lui qu’il a
construit sa Poétique.
Je mentionne en
plus quelques représentations remarquables qui n’ont pas impliqué une
collaboration soutenue. Dans bien des cas, un dialogue a pu quand même
s’établir.
A.
Œdipe roi
1. Mise en
scène : Laurent Gutmann, Théâtre Suranné
Représentations : dans plusieurs villes en
1999 et au Théâtre de Gennevilliers(de Bernard Sobel) du 1er
au 30 juin.
2. Mise en scène : Gilles Nicolas, Compagnie Thunderballs.
Représentations : Combs-la-ville près de Paris, 1er mai au 30
juin.
3. Mise en scène : Pascal Gravat et Prisca Harsch, Groupe
Quivala, Genève
Représentations : Genève,
Téâtre Saint Gervais, 12-30 avril 2005.
B.
Antigone
1. Mise en scène : Anne Petit, Paris
Représentations : en Corse, dans la montagne, du
5 au 10 août 2001
2. Mise en scène : Olivier Saccomano, Théâtre Massalia.
Représentations : « Ismène », Marseille, novembre 2007
(auparavant : « Thèbes et d’ailleurs », 2003, extraits
d’Œdipe roi et d’Antigone.Théâtre
de la Peste, Aix-en-Provence).
C.
Andromaque
Mise en scène : Véronique Langelay, Compagnie Cyclone.
Représentations : Gonesse, Val d’Oise, 5 février au 10 et
mars 2002, Sudden Théâtre à Paris (de 2000 à 2001, à Paris et
ailleurs)
Wilms déjà, avec
d’autres acteurs connus, avait permis que fût réalisée à France Culture
une émission radiophonique de deux heures, souhaitée par Alain Trutat,
où des extraits d’Antigone et
des Electre de Sophocle et
d’Euripide étaient présentés et interprétés, puis joués après de
nombreuses répétitions: les « Scènes de la tragédie grecque ». On était
au théâtre, sans le
décor ; en même temps la performance gardait son caractère exploratoire
et expérimental. L’émission fut remise au programme en janvier 2007.
En relation avec
les représentations, des entretiens et des colloques restreints eurent
lieu soit au théâtre soit en dehors de lui, et leurs résultats ont été
en partie publiés. Le matériel et les dossiers de presse ont été
archivés. La liste de ces rencontres et de ces discussions sur chaque
pièce, sur son sens et les possibilités de représentation pourrait
maintenant être exposée.
Les séjours que
j’ai faits à l’Institut des sciences du théâtre de Vienne, où j’ai
prononcé d’abord une conférence sur
Œdipe roi(1994), puis dirigé
un cycle de séminaires sur
Antigone et sur Hélène(en
1997 avant les représentations parisiennes) et une deuxième fois (en
1999) pour les quatre Electre
(les trois tragiques
grecs et Hofmannsthal) ont leur place aussi dans ce programme.
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Les 27 et 28
Avril 2002
un colloque eut lieu sur l'ensemble de cette période, dans le
cadre des « Rencontres
Thomas More » dans le couvent dominicain (construit par Le
Corbusier) de la Tourette à l’Arbresle; il se présentait comme une
rétrospective : « Lire, traduire, mettre en scène – Avec Jean Bollack
autour de la tragédie »(sous la direction de P.Judet de La Combe).
Plusieurs de nos amis du théâtre(parmi lesquels Saraceni, Serron, Wilms)
y ont pris part.
***
Il n’était pas
dans nos intentions, quand nous entreprenions d’actualiser à la scène
notre travail, de contrer ou de critiquer les efforts de l’humanisme ou
les réalisations quelque peu naïves et emphatiques d’un théâtre antique
universitaire ; la recherche est allée à la scène, pour l’évidence
obtenue par elle et seulement par elle dans la lecture critique du drame
antique. Pour nous, la modernité était là, dans la recherche de cet
inconnu et de cet interdit.
Référence bibliographique
Une présentation
des problèmes que pose la collaboration entre texte et théâtre a fait
l’objet d’un entretien avec Nicola Savarese et Rossella Saetta Cottone,
dans la revue Dioniso, no. 5, 2006, p.238-265.
Jean Bollack
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