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X 1900
Un lecteur (FAZ, 25 janvier) défend Saint Paul contre la sévérité et la
dureté qui lui ont été prêtées. Il accepte parfaitement le travail
critique fait sur le Nouveau Testament et considère sept d’entre les
Epîtres comme inauthentiques (d’une provenance plus tardive). Le vrai
Paul est dans ce qui est bon ; cela seul lui revient. La doctrine s’est
vu confirmée par les arguments philologiques de la méthode critique ; sa
vérité rencontrait la vérité divine.
X 1901
Le polythéisme suppose, de la part des prêtres et des autres instances
concernées, un savoir sur l’organisation du divin. Il faut connaître les
domaines et les règnes, être instruit de la compétence des dieux et des
constellations particulières de l’existence. Attribuer l’intervention à
l’un ou à l’autre, c’est définir le problème et trouver la nature du
remède. L’identification, c’est déjà presque toute l’interprétation.
X 1902
L’article de Graham Rebb dans la New York Review of
Books (53, 16 ; 19 octobre 2006, “Proust :
The Race against Death”, à propos de la récente biographie de R.
Davenport-Hines, Proust at the Majestic : the Last Days of the Author
whose Book changed Paris) distingue l’intérêt porté par les
auteurs de leur vivant aux événements de celui que, selon leur horizon
propre, les lecteurs y introduisent plus tard, ne serait-ce qu’en
fonction d’un savoir nouveau et d’une autre culture. C’est tout le
problème du rapport à la création : la vie n’était pas vécue par les
auteurs en témoins seulement, mais en vue de l’oeuvre qu’ils écrivaient,
et qui détermine la vision. L’optique est motivée et spécifiée ; elle
représente un transfert initial ; tout ce qui suivra entre dans
l’horizon d’une histoire de la lecture, avec ses transformations, ses
apports nouveaux et ses dénégations, dans le conflit des intérêts
contradictoires.
X 1903
Peter Stein aime l’opéra. L’une des raisons qu’il donne dans
l’’entretien” que publie Le Monde, 27
janvier 2007 (“Peter Stein, la sérénité de l’art lyrique”), c’est que
“dans le monde du théâtre”, il y a de plus en plus d’instabilité et de
versatilité”. Metteur en scène d’Eugène Oneguine
à Lyon, il ne retourne pas seulemen à la trilogie de Tchaikovski, “une
Russie éternelle”, mais, plus haut, à “la vision... plus instable et
plus caustique” (moins rusée) de Pouchkine, disant qu’il combat
“l’abêtissement général”. La lutte est plus culturelle que sociale,
peut-être plus économique aussi, contre la “généralisation de la
médiocrité” ; Stein précise qu’il s’agit selon lui d’ “une disparition
de la dimension intellectuelle (“Geistigkeit” ?), au profit de la
simplification, du confort et du consensus”. Est-ce la foi ou la raison
? Il dirait, lui, la “profondeur”. La complexité comme telle se range en
tout cas du bon côté, elle sera vraie ou précise, bien que “profonde”.
X 1919. 14 février 2007
Les vieux coins d’un pays avec leur patine et la robe du temps sont
rendus municipalement alléchants. On dirait qu’ils viennent d’être
fabriqués, à l’ancienne. C’est la même lèche. Tout ce qui survit, est
“restauré” uniment et arraché au vieillissement. Tous les styles se
valent, pourvu qu’ils soient propres et claires ; ils ont été ravalés.
Ce qui fait la tristesse c’est qu’il ne faut pas que ce soit triste.
X 1927 .26 mars 2007
L’historien Peter Green célèbre dans la New York
Review of Books du 30 novembre 2006 (53, 19) l’identification de
l’ile d’Ithaque dans Homère par Bittlestone (“Finding Ithaca”, c. r.
groupé des livres de A. Dalby : Rediscovering
Homer. Inside the Origins of the Epic, et de Sondgrass sur
l‘archéologie, à côté de l’”opus” célébré, Odysseus
Unbound : The Search of Homers Ithaca, que Bittlestone a signé
avec J. Diggle et J. Underhill). Il ne s’agit de rien moins que de
l’apparition miraculeuse d’un nouveau Schliemann.
La topographie de l’Odyssée correspondrait
parfaitement à la configuration de la presqu’île de Paliki à l’ouest de
l’île de Samè (Céphalonie), détrônant ainsi les titres de Doulichion à
l’est de l’île. La démonstration a convaincu. Il est vrai que ce n’était
pas une île. Qu’à cela ne tienne : plus anciennement, c’était bien une
île. Le détroit qui la séparait de Samè n’était pas large, il a pu être
comblé par un tremblement de terre, qui a donc dû intervenir entre les
débuts de la composition de l’épopée au cours du deuxième millénaire et
la dernière rédaction que nous lisons, faite autour de 700. C’était
ainsi matériellement, dans son cadre, depuis toujours, la même
Odyssée et la même Ithaque. Une même
intrigue a toujours été reprise, depuis les origines. Ce n’est pas l’oeuvre,
ni le récit, ni sa composition qui sont pris en compte mais une matière
“légendaire”, une localisation entièrement transmise et héritée ; elle
est censée reproduire originellement la réalité du monde décrit et se
confondre ainsi avec elle. La forme des poèmes se modifie, dans cette
représentation ; la référence importante ne change pas au fond ; elle
fournit à l’histoire une donnée identifiable, un réel immuable. [lire
« Ulysse
chez les philologues », Actes
de la recherche en sciences sociales
1, 5-6]
X 1939. 20 avril 2007
Le Ganymède de Rembrandt : la pure vision d’un rapt, dans sa violence ;
la victime est arrachée et emportée,elle ne sait pas ce qui lui arrive.
Le tableau s’arrête sur l’animalité, sur l’acte, sur le paquet de chair,
livré à l’appétit d’un fauve : une dévoration.
X 1950. 27 avril 2007
Ecoutant l’enregistrement de l’Enlèvement au Sérail de Mozart et les
libertés de ses turqueries, et prenant la mesure de l’emportement que
l’on subit, j’avais le sentiment que ce n’était pas l’effet de la pièce
mais que la musique même était portée, entraînée au loin, d’un jalon de
l’action à l’autre. On accède au niveau de l’art en saisissant la
facture dans une composition.
X 1949. 29 avril 2007
Pour Henri Meschonnic dans la préface aux poèmes de Fondane
(Verdier-poche), l’auteur “est dans le continu de la vie à partir du
poème et du poème à partir de la vie. Par là il est présent”. Est-ce
vraiment deux fois la même vie, du vécu dans la lettre et dans les
contingences, sans doute signifiantes,? Meschonnic combat un dualisme
philosophique ; mais ce dualisme n’est-il pas poétique tout autant ? On
passe d’un ordre des choses à un autre, qui se réfère au premier, le
nie, le reconnaît et le transforme. Ce sera une forme de transcendance,
qui est le propre de l’art, non métaphysique mais tout aussi distincte
et autonome. Comment penser la continuité d’une chose qui se brise en
tant que mot dans le langage même, afin de pouvoir se constituer
autrement ? Elle est deux fois autre, si le mot déjà, en tant que mot,
ne dit pas la chose, et que le poète, disant la sienne, n’y parvient
qu’en recomposant le mot.
X 1954. 1er mai 2007
Julia Kristeva, psychanalyste, a reçu le prix Hannah Arendt pour la
pensée politique ; dans un entretien (Libération,
28-29 avril 2OO7) ; elle résume les idées d’Arendt ou la matière
poétique, ne manquant pas de faire état d’une différence : elle avait
tourné le dos à Freud (“elle détestait la psychanalyse”). Avec les psys,
pas d’Arendt. C’est, pour Kristeva, qu’”elle avait des raisons
personnelles de s’en méfier”. C’était une fuite, une dérobade : la
réponse est convenue, comme obligée. Deuxièmement elle n’aurait pas vu
ce que l’analyste “essaie justement de chercher, ce que chaque personne
a de singulier à dire” - la dimension qu’elle appelle “poétique”. La
psychanalyse conduisait au soi. Or la singularité de l’individu était au
centre pour Arendt, précédant le “dépassement” de l’action politique. La
doctrine était prise par elle comme un préalable schématique,
secondaire, la grille d’un code, ou le rite initiatique de passage,
permettant de devenir soi-même. N’est-ce pas précisément ce que Arendt,
en connaissance de cause, a pu récuser, ou considérer de son point de
vue social et philosophique, comme une illusion, une libération
apparente ?
X 1955
La philologie, dans son meilleur état, est dans une double relation face
à la création littéraire. Elle s’en dissocie en restituant les
conditions externes de la production et de la compréhension, et en se
chargeant de la préservation des documents. D’un autre côté, au
contraire elle s’identifie avec l’objet au point d’entrer dans le
processus créatif, comme si elle pouvait le faire revivre. De
l’objectif, on est passé au coeur d’une objectivité.
X 1968. 11 mai 2007
H. Bloom lit le Pentateuque avec les
lunettes d’un romancier (Marongiu, Libération,
“Livres”, du 10 mai). Les femmes se distinguent par leur ruse et leur
malignité, et finalement elles aident le dieu, qui est le leur, à
parvenir à ses fins contre la résistance des hommes. Cette manifestation
de liberté et de supériorité n’a pu être conçue que par une femme — une
dame de cour. C’est la conclusion : une idée qu’une lecture seule a pu
inspirer au “romancier”, celle-ci au même titre qu’une autre. Le lecteur
complète la création originelle. Sinon, sans ce préalable arbitrairement
posé, le statut essentiel des femmes n’aurait-il pas pu être reconnu par
un auteur, un homme — ou par plusieurs hommes ? Le lecteur déduit
également du contenu les conditions de sa production. La liberté de la
lecture qui se superpose implique que l’invention a ce droit, voire la
fonction de réécrire le texte — maintenant ou il y a trois mille ans.
C’est transhistorique en vertu d’un pouvoir d’actualisation constantes,
selon la théorie élaborée autrefois à Yale (où a enseigné Bloom) par
Paul de Man. La “vérité” n’est pas dans le texte, elle se développe
librement a posteriori sur la base qu’il offre au travail de
l’imagination.
X 1978. 16 mai 2007
Selon le correspondant du Monde (Tincq) qui
a accompagné le pape dans son voyage au Brésil, il aurait, au cours de
la conférence de l’Eglise latino-américaine (Celam) à Aparecida déclaré
que les religions dans les empires précolombiens possédaient un degré de
pureté qui lui permet de dire qu’ils ont attendu Jésus ; il n’y a que
dieu. Rien, sinon. La christianisation doit apparaître comme un
aboutissement, une attente comblée. Colomb était chargé d’une mission
téléologique. C’est une histoire purement spirituelle, séparée des
massacres et des conversions forcées, au bénéfice des royaumes d’Espagne
et du Portugal. Le pape en fait abstraction. Les Indiens ont été rendus
à leur pureté,purifiés définitivement par l’évangélisation. C’est comme
si la conquête et la destruction ne comptaient pas et ne concernaient
pas l’Eglise. Elle ne gère que la foi, et comme telle aussi la religion
qui participe d’un mouvement unitaire. On est loin de l’histoire
humaine. La vérité divine du Christ ,étant ahistorique, est
nécessairement anticipée par les cultes et les croyances, qui ne la
combattent pas, mais lui correspondent imparfaitement. Il y a deux
Eglises, la divine et une autre, qui peut toujours être redivinisée.
X 1979. 16 mai 2007
Alain Badiou, dans le numéro de Lignes (22)
, consacré à Philippe Lacoue Labarthe , rappelle la lecture de
Hölderlin, arraché à une herméneutique (p. 18),et “un épisode inscrit
dans un texte : comprendre et dire ce qui est dit et krypté dans le
poème Todtnauberg de Paul Celan.
Todtnauberg fait bilan, on le sait,
de la rencontre entre Heidegger et Celan. De ce poème, Philippe dit que
c’est à peine un poème, que c’est un devenir-prose, justement, où
transite hors de toute forme la disjonction radicale entre l’expérience
de la poésie et l’arraisonnement du poème par le vouloir de la
configuration. Comprendre ce transitl est comprendre l’exception
poétique au regard de ce qui supporte la monstruosité”(p. 18).
“Krypté”, c’est encore heideggerien, l’absence dans la présence, une
vérité qui se dérobe. Mais Celan, dans ce qui est caché et demande à
être décrypté, dit les choses, qu’il montre et élève à l’existence
poétique. C’est donc juste le contraire de ce que Badiou croit, avec
Lacoue-Labarthe, qui fait le poème, à savoir le sens que prennent ces
objets et ces situations à la lumière d’un acte inteprétatif - ici et
ailleurs. La forme ne change pas, elle varie en s’adaptant, imprimant à
chaque matière son sens, toujours aussi librement.
Il ne s’agit pas d’une mise en question de la poésie comme tellle sur la
voie d’une prosaisation. C’est toujours elle qui trouve le moyen de dire
vrai et d’arriver à ses fins, même s’il n’y a pas de Hölderlin à trouver
dans le paysage. Ce sont les événements écartés et reniés qui se
rappellent au penseur qui n’y “pense” pas. N’est-ce pas là la
considération première, la raison de la visite et la force du témoignage
?
Sinon, on euphémise en habillant le texte d’un vêtement théorique qui
n’est pas à sa mesure. La “monstruosité” est montrée à qui ne la voit
pas dans ce qui l’entoure et qu’il célèbre.
X 1981.17 mai 2007
La Grèce de préférence. Si Abraham, fait du juif un messager de
l’universel (Eric Marty contre Alain Badiou ; c. r. de
Une querelle avec Alain Badiou, par Eric
Aeschimann, Libération, “Livres”, 17 mai),
c’est cette tradition qui a été contestée par la religion de Jésus et
celle de Saint Paul à laquelle se rattache le maoiste. “Ni Juif ni
grec”, ce n’est pas la suppression de deux différences ethniques, mais
de deux prétentions à l’universel, au profit de la Grèce, qui resurgit
dans un nouveau contexte. C’est la lutte des universalités. L’auteur du
compte-rendu, Aeschimann, regrette de ne pas trouver “l’univers
difficile” de Jean- Claude Milner dans “Le Juif du savoir” , au-delà de
l’affrontement du juif (voir depuis le portrait de Milner par Jean
Birnbaum dans Le Monde du 28 avril 2008).
X 1985. 26 mai 2007
Deux lettres de théologiens, parues dans la FAZ du 19 mai, prennent leur
distance par rapport au compte rendu publié sur le Jésus de Benoît XVI -
Ratzinger (Karl-Heinz Ohlig, “Wie man in die Bibel hineinruft. so
schallt es heraus : Joseph Ratzingers Jesus-Buch”,
Neue Sachbücher, 7 mai). L’une, provenant d’un catholique, Peter
Bruns (chaire d’histoire de l’Eglise et Patrologie à Bamberg) critique
l’importance accordée à l’histoire du christianisme primitif, en tant
qu’histoire, en comparaison avec la vérité propagée par l’Eglise sur le
verbe fait chair. Il s’agit de l’humanité originelle de Jésus : “Le
compte rendu montre une fois de plus que l’histoire, et en particulier
l’histoire de l’Eglise et des dogmes, n’est pas à même de nous
instruire...”. On trouve dans l’histoire le vrai et les opinions
hérétiques, qui sont anciennes. On répondait différemment au problème.
L’autre lettre émane d’un protestant, Dietrich Korsch, professeur à
Marbourg ; il se félicite (contre son critique), mais, en un sens opposé
également de la position du pape, il l’approuve de se réclamer du
Nouveau Testament contre les constructions méthodiques du personnage de
Jésus. Le chef de l’Eglise renvoie à la pratique religieuse qui s’y
trouve déposée ; il s’agit de textes écrits pour l’usage religieux qui
justifie une certaine diversité, sinon des divergences. La présentation
d’un individu humain fait partie de ces appropriations religieuses de la
révélation . L’histoire dans la Bible sera donc la retraduction d’une
réflexion théologique. La personne de Jésus, dans cette unification des
approches bibliques, se distingue de son appropriation et donc aussi de
l’Eglise ultérieure, s’il s’agit de dieu. L’auteur distingue, du
caractère absolu de la reconnaissance religieuse, les institutions, non
moins religieuses, où la discussion se propage. L’unification des
représentations peu - ou doit - ainsi être remise en question. Elle
n’est qu’un postulat du pape unifiant la pluralité historique dans une
transcendance.
X 1987.3 juin 2007
La différence, qui s’introduit dans un texte, le distingue du discours
ordinaire ; elle implique de la part du lecteur une égale radicalité
dans l’application des principes de la lecture savante. La nouveauté
recherchée par l’auteur s’est extraite de discours anciens. Le critique
voit clairement ce qu’il faudrit faire ; il découvre en même temps la
difficulté. Le droit à la démonstration ne lui est pas facilement
accordé.
X 2007
On peut moderniser l’Antiquité autrement que ne l’ont fait les
philologues historiens l’influence du naturalisme il y a plus d’un
siècle, en explorant et en valorisant toutes les formes de réalité ; ils
créaient de toutes pièces une anticipation du monde où nous vivons.
On peut suivre le chemin inverse comme je m’efforce de le faire et
retourner en arrière sans rien assimiler. On se donne ainsi le moyen de
reconstruire à nouveau, et l’on rencontre les constructions anciennes,
comme on le fait, sur des bases différentes avec les textes modernes,
dans l’unité peut-être insoupçonnée d’un cadre commun à l’écrivain et à
son décrypteur.
début de la page
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