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bollack.x1986-2007 |
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Nous vivons la perte d'un système de références fermement établi ; il survit obscurément dans les franges de l'horizon culturel. Il n'a plus rien de contraignant, il ne crée plus les «distinctions». La littérature maintient une certaine place dans les programmes propédeutiques des universités pour des valeurs ou pour des contenus, et aussi pour la survie des formes du langage. Mais tout est remis en question par la démocratisation. Elle s'exprime dans une ouverture quasi illimitée et l'affranchissement de toute contrainte culturelle. Les deux points de vue entrent en conflit (voir Andrew Delbanco, « The Scandal of Higher Education », New York Review of Books, 54, 7, 2007).
X 1987 La différence, qui s'introduit dans un texte, le distingue du discours ordinaire ; elle implique une égale radicalité dans l'application des principes de la lecture savante. La nouveauté recherchée par l'auteur s'est extraite de l'ancien. Le critique voit clairement ce qu'il faudrait faire ; il découvre en même temps la difficulté. Le droit à la démonstration ne lui est pas facilement accordé.
X 1988 L'Antiquité a fait partie de la littérature, et contribué beaucoup, par sa perfection ou sa supériorité à la reconnaissance du fait littéraire jusque dans les mouvements de rénovation du XIXème siècle. En France, les langues anciennes sont restées rattachées au français dans l'enseignement universitaire des Lettres, appelées « classiques», jusque dans les années 60 du XXème siècle. L'enseignement reflétait un stade dans l'évolution culturelle. La scientifisation s'est faite plus tôt en linguistique et dans toute une série de sciences annexes et spécialisées, créées sur le modèle des sciences naturelles (et par là subordonnées) comme l'épigraphie ou la papyrologie ;il était difficile de les maïtriser toutes ensemble. Il existait ainsi, d'un coté, une tradition rhétorique et littéraire, et parallèlement des concentrations scientifiques particulières. La division était fatale, mais l'unité des disciplines n'existait pas moins en théorie. Une virtualité d'application herméneutique restait implicitement présente. Le sens subsistait toujours, mais ce n'était pas le sens «authentique» ; il aurait paru presque secondaire, si on l'avait pris en considération. Le problème est universel. Il fallait un sens,et on en avait un. Sa constitution reposait sur des connaissances préalables, les faits de langue, les faits de civilisation, l'archéologie, l'histoire. Manquait le besoin de remonter jusqu'au processus de la création, jusqu'à la construction autonome des oeuvres. Il aurait conduit jusqu'à une appréciation de la matière et à une réflexion sur la portée du patrimoine. Elles ne se sont pas faites de l'intérieur.
X 1989 Sur la foi d'une polysémie méthodique, on peut à l'auteur substituer la structure psychique enfouie dans l'individu: il émerge dans le langage, comme le fait la psychanalyse. Ou bien on considère autrement les ressources supralinguistiques et collectives.Tout le monde y participe ; on aurait à faire à une signifiance en soi. Cette représentation se distingue de la construction contrôlée que je suppose, sans éliminer par ailleurs la part des reproductions spontanées. Les automatismes opèrent partout, il y a lieu d'en tenir compte dans tous les cas ; l'acte créateur le plus individuel ne s'en prive pas. On rejoint en partie les conceptions romantiques de la vérité, préservée et exprimée par le peuple; elles survivent dans la langue que Heidegger s'applique à « écouter».
X 1990 Tout ce à quoi on s'est référé pour situer les productions, le milieu ou l'époque ou plus généralement la culture, changent d'aspect, sinon de pertinence, quand on introduit la sphère de l'individu , pour qui l'environnement culturel fut un contexte. Il a pu s'en dissocier. Dans la facture de l'oeuvre se reconnaîtra cette brisure. Les langues d'art facilitent la prise de distance et l'hétérodoxie par les libertés qu'elles offrent à l'expression. C'est l'art dans la langue, la maïtrisant.
X 1991 Les résultats sur lesquels le plus souvent s'appuient les interprètes dans leurs conclusions positives sont douteux pour deux raisons. L'ensemble n'est pas examiné dans sa textualité, si bien que la véritable finalité reste inconnue. D'autre part, et antérieurement, les critères qui règlent l'enquête n'ont pas été définis, ils ne sont pas tirés du projet étudié, et ne sont donc pas conformes. Ils s'appuient sur le sens commun, sur un consensus, largement fictif quant à l'objet.
X 1992 En un sens toute oeuvre est une actualisation, celle qui a été écrite par l'auteur aussi bien que celle qu'on lit nouvellement . Le procédé est comparable. L'acte créateur s'est situé à mi-chemin entre des représentations déjà fixées, connues et admises et un nouvel ensemble qui se constitue sur ce fond. C'est une forme de compromis dans la reprise, entre l'ancien et le nouveau. Le renouvellement est incessant. Le lecteur peut de son côté se laisser porter par le flux, mais il peut arbitrairement fixer un moment et s'en tenir à l'actualisation initiale, celle qu'il prend pour telle. Il se situe volontairement dans l'orbite de l'objet et non plus dans le champ innombrable des utilisations possibles. Dans mon cas, je suis en plus soutenu par la recherche d'un sens déterminé ; elle permet de fixer les autres actualisations dans le domaine de l' incompréhension. Le sens a été éliminé au cours d'une succession de réadaptations.
X 1993 La littérature est un objet de la culture, incertain plus qu'un autre. Elle se distingue en devenant une matière d'enseignement, à quoi elle ne se prête que partiellement. Elle peut difficilement être enseignée pour elle-même, pour ce qu'elle est, sauf pour les apprentis-écrivains, pour sa propre reproduction. Sinon on en justifie l'existence autrement, en déclarant, par exemple, qu'elle développe l'imagination. Or elle peut difficilement se légitimer par une finalité externe de ce genre. « Pourquoi lit-on ?». La question reste posée. Principalement pour pouvoir en parler quand déjà on en parle, serait-ce dans une classe de collège ; c'est sa puissance d'intégration culturelle. Sinon le plaisir est lié à la personne, qui se retranche ; elle entre en communion avec l'autre, qui écrit. Lisant, le lecteur percera plus facilement jusqu'au sens. À la fin, il accèdera même à la science que suppose sa découverte.
X 1994 L'étude des textes impose en soi une ascèse . Le critique se l'impose s'il veut dépasser la connaissance des contenus et si l'analyse de l'écriture passe au premier plan. Il oscille entre deux pôles, s'éloignant de la chose, en réunissant les éléments préalables à sa confection, et s'approchant en même temps du lecteur en rendant par l'étude de leur transformation le contenu beaucoup plus transparent.
X 1995 Le philologue se bat contre des difficultés innombrables, et pas dans l'objet seulement ; il n'a pas à franchir moins d'obstacles dans sa vie personnelle, tiraillé entre ses projets et le cursus ou la carrière. Puis se dressent les barrières culturelles et la censure qu'exercent traditionnellement sur son objet les opinions dominantes. Il existe une relation étroite entre la difficulté initiale et primordiale, soulevée par la matière du texte, et cette autre, qui concerne la reconnaissance des résultats du travail.
X 1996 Le rapport qui s'établit dans l'ordre de la connaissance entre un lecteur et l'oeuvre suppose plus qu'une identification, elle repose sur un absolu, qui n'est pas l'objet d'une croyance, mais d'une pratique ou d'une passion. C'est que l'intérêt s'attache à une singularité qui ne se distingue pas seulement par sa différence. Il y a même des formes de littérature où cette isolation est constitutive du sens que l'on cherche ; il s'agit d'un élément quasi nucléaire qui, même réduit, est partout présent.
X 1997 La critique pratiquée par les interprètes est largement irresponsable. Elle manque d'être scientifique tant qu'elle n'inclut pas dans son investigation le statut de son objet. Les oeuvres ont été destinées dans le passé à la formation rhétorique et psychologique des lecteurs ; le choix des auteurs était filtré selon le canon en vigueur, sélectif en raison des fonctions sélectives de la culture. Tout change si l'on se tourne, et dans ces objets mêmes, vers l'étude des conditions de production. Le jugement se portera sur le mode de réalisation du projet et les facteurs déterminants de la création.
X 1998 La question « Comment lit-on ?» se transforme pour l'Antiquité en « Que lisait-on ?». Le choix est prédéterminé, les pertes le sont sans doute tout autant. A la valeur reconnue s'ajoutait le critère de la convenance scolaire. Pour certains livres, leur survie a été plus hasardeuse. L'historien reconstitue l'horizon des lectures effectives selon les époques et leur culture ; elles ont assuré la survie des oeuvres. Depuis le XIXème siècle s'ajoute une volonté désespérée de reconstituer par tous les moyens un autre monde dans sa totalité, le double du nôtre. Tout compte alors, valorisé par une ambition historique d'un autre ordre. L'Antiquité devenait, comme telle, comme une entité, l'objet d'une science propre. L'entreprise ne nous rapprochait pas des conditions de production esthétiques. C'était trop complexe, trop difficile à déchiffrer.
X 1999 L'anthropologie s'ouvre, au contraire des études classiques plus traditionnelles, et fermées aux faits sociaux, et pour ce qui est de la poésie et des chants homériques, à la « performance » et aux conditions de production, se reflétant dans la langue et les motifs codifiés, comme le conçoit Gregory Nagy. La singularité dans ce cas n'a pas de place, étant donné qu'il s'agit du cadre d'une activité professionnelle et qu'elle se répète et se survit avec une grande constance. La matière poétique se diversifie en se reproduisant, ce qui, dans son principe, est sans doute inéluctable, mais exclut l'intervention à un moment donné d'une maïtrise particulière et individuelle, qui conduit la matière au-delà de ce qu'elle était et la redispose définitivement dans une structure plus durable. C'est le sens qui tient le tout: il se propage, selon sa logique, dans le moindre épisode et pénètre le détail, comme le montre Philippe Rousseau dans Le plan de Zeus, une étude impressionnante de la dialectique de l'Iliade, qui doit paraïtre bientôt. L'oeuvre, pour étendue qu'elle soit, n'est pas issue seulement de l'institution et du métier des techniciens, les aèdes, mais d'un arrêt dans l'évolution, d'un recul et d'une distance. C'est que les moyens disponibles ont fait,dans un cadre nouveau, l'objet d'une réflexion sur leurs ressources. Suivant ce point de vue, l''interprète entre autrement, plus directement, dans le processus de la composition sémantique et s'ouvre à la découverte.
X 2000 Compte rendu critique (FAZ, 22 mai) du nouveau volume de l'entreprise monumentale sur la guerre de 39-45 (vol. 8, Le front de l'Est, 1943) : « Choreographie des Untergangs», avec le sous-titre : « L'infériorité sans espoir de la Wehrmacht était en 1943 plus grande qu'on ne l'avait admis». L'auteur (Johannes Hüfter) reproche à l'ouvrage collectif de ne pas considérer l'importance des actions destructrices en dehors de toute stratégie militaire. Il excepte cependant la construction de Bernd Wegner qui décrit l'incompétence de l'Etat- major, continuant à agir comme si la victoire était encore possible. Hitler était beaucoup plus lucide .Aussi préparait-il principalement sa fin, ce qui l'occupera pendant deux ans et demi. Il espérait pouvoir «transformer la défaite militaire en une victoire morale». En premier lieu la poursuite de la guerre lui permettait d'accomplir la « mission historique» de la destruction physique du judaïsme européen. C'est la « chorégraphie» wagnérienne de l'abïme. Les Allemands se faisaient tuer à l'Est et leurs villes étaient détruites pour qu'une autre destruction ait le temps de se faire. Les massacres s'accomplissaient à l'arrière des opérations militaires; et les chambres à gaz justifiaient le sacrifice des Allemands. L'Etat- major opérait gauchement dans l'incertain, en vue d'une issue invraisemblable. Hitler ne vivait pas avec cette fiction ; avec la certitude d'être investi d'une mission, il était religieusement l'ange exterminateur. Ce serait bien plus qu'une « compensation » de la défaite sur un autre « front», comme on le dit souvent. Le mal était un absolu. Ne faudrait-il pas aller plus loin, et s'interroger sur le déclenchement des hostilités à l'Est en 1941 et les débuts de l'extermination des populations qui les ont accompagnées? Les massacres de civils doublaient la guerre dès le début, la guerre servait à les masquer ou à faire en sorte qu'ils passent plus ou moins inaperçus.
X 2001 On croit toucher les effets immédiats d'un contenu, mettons : d'une pièce de théâtre, comme Iphigénie à Aulis : on s'en tient à l'intérêt reconnu d'une oeuvre, valorisée par la culture. En fait il s'agit de deux choses différentes, l'une étant l'interprétation de l'autre. Le conflit entre le sens premier et l'actuel est transhistorique. Il en allait semblablement dès l'apparition du texte.
X 2002 Les connaissances ont une origine largement sociale ; elles sont liées à l' éducation. Il y a donc lieu, par rapport à tous les livres et d'abord au canon, de se demander avant tout : le sens que l'on dit est-il le bon ? Quand la libido se répand sur l'internet, il n'y a pas de sens du tout, ou alors le sien qu'on l'y mette ou qu'on l'y trouve.
X 2003 La philologie perd son pouvoir critique si elle ne s'arme pas contre les approches rivales les plus fortes. Les limites se révèlent dans les résultats. Et en même temps contre tous les systèmes théoriques, qui croient se substituer aux défaillances, ou pouvoir s'en moquer. Ce sont deux domaines séparés.
X 2004 L'esprit s'accommode de tout, jusqu'à la matière. Le sentiment religieux doit s'y manifester, entièrement et globalement. Contre l'ordre qui triomphe dans l'affirmation d'une vérité, il n'y a d'arme que dans les systèmes explicatifs, quels qu'ils soient, s'ils démentent le programme et dénoncent les mécanismes déplayés en faveur d'une vérité. Ils se déchiffrent philologiquement.
X 2005 On peut construire tout un livre et traverser des siècles avec une phrase mal comprise, comme le fait Pierre Hadot à partir d'un fragment d'Héraclite : « la nature aime à se cacher », en perdant l'antithèse constitutive en cours de route, et avec elle la puissance d'une contradiction. Il ne s'agit pas d'un adage, ni d'arcanes, ni de mystique comme on le croit, mais de l'analyse d'une affirmation.
X 2006 Jules Isaac dans son livre contre l'antisémitisme chrétien, Jésus et Israël, Paris, Albin Michel, 1946), écrit après la mort en déportation de sa femme et de sa fille, s'appuie entièrement sur les Evangiles pour dénoncer les préjugés chrétiens. Il ne faisait état d'aucune interprétation introduite dans le texte des récits bibliques; il s'en servait comme d'un document qui lui permettait de combattre les calomnies et les dénonciations qu'on extrayait du livre, contre les juifs. L'antisémitisme était ainsi réfuté par le texte même sur lequel ses auteurs se fondaient dans leurs croyances. Les Evangiles n'interprétaient pas une tradition, comme le pensent maintenant des chrétiens, ils étaient simplement mal lus et mal interprétés par les lecteurs ignorants ou malveillants. L'antijudaisme avait donc une autre origine que chrétienne. Isaac cherchait à montrer qu'il était contredit dans les Ecritures.
X 2007 On peut moderniser l'Antiquité autrement que ne l'ont fait les philologues historiens sous l'influence du naturalisme il y a plus d'un siècle, en explorant et en valorisant toutes les formes de la réalité ; ils créaient de toutes pièces une anticipation de la modernité. On peut suivre le chemin
inverse comme je le fais et retourner en arrière sans assimiler. On se
donne ainsi le moyen de reconstruire les constructions anciennes, comme on
le fait, sur des bases différentes avec les modernes, dans l'unité, peut-être
insoupçonnée, d'un cadre herméneutique.
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