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Ce qui donne une idée de l’attente en littérature des historiens ou des anthropologues, c’est l’enthousiasme d’un Pierre Vidal-Naquet devant les ›Antigones‹ de George
Steiner1 (« un type que j’admire profondément »2 ; un avis que je suis loin de partager). Il ne dit mot ni de son conformisme profond ni de sa dépendance d’une herméneutique réactionnaire, empruntée à Heidegger ou à Gadamer. Pour Steiner, toutes les oeuvres portant le nom de l’héroïne sont issues du
mythe, resté producteur pendant des millénaires. Quel « mythe »? Vidal-Naquet ne se prononce pas sur les raisons de son admiration, il préfère dire du mal de l’un des vitupérateurs de Steiner, qui reste à ses yeux une référence sacrosainte. Bernard-Henri Lévy a eu le tort de ne pas la reconnaître (dans un article du ›Nouvel Observateur‹). Aussi, Vidal-Naquet peut-il défendre Steiner contre une attaque qu’il juge misérable, prendre parti et rendre justice. Il se trahit davantage dans l’éloge qu’il fait de lui. A la fin on trouverait facilement des analogies troublantes entre les deux adversaires qu’il départage. 1 George Steiner,
Antigones (initialement en anglais), Oxford, Clarendon Press, 1984; la traduction française:
Les Antigones, Paris, Gallimard, 1986; la traduction allemande: Die Antigonen: Geschichte und Gegenwart eines
Mythos, München, Hanser, 1988.
X 1860 Défendant dans la ›Poétique de l’espace‹ la phénoménologie de l’imagination, qu’il construit, Gaston Bachelard3 aborde dans le dernier chapitre sur la circularité la sphère de Parménide, où l’enquête lui paraît interdite. L’image est perdue: « Une image travaillée perd ses vertus premières. Ainsi la ›sphère‹ de Parménide a connu un trop grand destin pour que son image reste dans sa primitivité et qu’elle soit ainsi l’instrument adéquat à notre recherche sur la primitivité des images de l’Etre. Comment résisterions-nous à enrichir l’image de l’être parménidien par les perfections de l’être géométrique de la sphère? ». C’est l’intuition sacrifiée à l’intellect. Un mode primitif, un Être, aboli par une pensée qui le compromet. L’enjeu cosmologique ne lui importe pas. Le présocratique pour Bachelard a plutôt introduit la science et aliéné un objet qui n’en était pas encore marqué. L’abstraction est venue diviser le monde, le privant des images immémoriales et constitutives d’un monde.
3 Gaston Bachelard, «La phénomenologie de l’imagination», chapitre X, La poétique de l’espace, Paris, Presses universitaires de France (Quadrige), 1983, 11e éd. (1e éd. 1957), p. 210.
X 1863
Hannah Arendt, répétant au sujet des crimes du nazisme « qu’il s’agissait d’une chose qui n’aurait pas dû pouvoir se produire », mettait en avant la limite tracée aux ressources explicatives (voir le livre de P.
Bouretz4). L’événement était d’un autre ordre. La réflexion philosophique n’était pas en état de remplir sa fonction. L’histoire avait ouvert un gouffre et creusé cette distance intellectuelle. Il est utile de confronter cette vue avec celle de Celan qui sur une autre voie, moins conceptuellement balisée, scrutait librement les antécédents culturels dans la langue, fût elle philosophique, et aussi bien dans les créations littéraires et avant tout poétiques. 4 Pierre Bouretz, Témoins du future : Philosophie et messianisme, Paris, Gallimard, 2003.
X 1864
L’examen systématique de la critique traditionelle des oeuvres ne peut pas être dissocié de la recherche du sens, bien que celle-ci repose justement sur une rupture avec la norme établie. L’un ne va pas sans l’autre. L’analyse des obstacles implicites vient en second, se surajoute nécessairement. Si l’on croit pouvoir se passer de ce retour sur les opinions, on risque de les reproduire sans le savoir.
X 1875
Jean Améry, survivant d’Auschwitz (je lis le livre d’Irène
Heidelberger-Leonard5, que m’a passé Christoph König), ne surmonte pas son expérience de l’horreur. En plus, jusqu’au procès
d’Auschwitz6, auquel il assiste, le sujet était tabou ; il l’est resté ; ce n’était qu’un début, difficilement orchestré par Fritz Bauer. Améry rejette les réconciliations religieuses sous le signe d’un pardon (Bauer), mais sans adopter le parti contraire de la vérité. Le livre de Hannah
Arendt7 sur le procès Eichmann ne peut pas le satisfaire parce qu’elle englobe la société toute entière, sous l’habit d’un ›on‹, ›tout le monde‹ ou ›n’importe qui‹. Non, il lui faut la distinction entre le monstrueux qu’il a connu et subi, et dont il ne revient pas, ne parvenant pas à se libérer de ses cauchemars et le reste du pays, sans lequel, dans son exil belge, il ne peut pas concevoir une existence. Il n’évite pas lui-même les faux-pas ; ils révèlent ses illusions ni conscientes, ni inconscientes. C’est qu’il lui faut, pour vivre et pour écrire, cette Allemagne-là, qu’il ne peut pourtant ni attaquer ni condamner, mais subir seulement. C’est la contradiction à laquelle il succombe, et l’impasse où il s’enferme, jusqu’au bout. L’impossibilité même lui fournit un prétexte constant. N’est-il pas Allemand, et méritant d’être reconnu tel qu’il est, sans pouvoir s’en sortir ? Pour être libre en dépit de ses plaies incurables, Améry accroît l’excès du mal et le restreint de ce fait. Il peut ainsi traiter avec les gens, sans trop scruter leur passé ; ils ne peuvent pas lui être mêlés. Il est trop noir. 5 Irene Heidelberger-Leonard,
Jean Améry. Revolte in der Resignation, Biographie, Stuttgart, Klett-Cotta, 2004.
X 1886
L’engagement des psys en faveur d’Israël et du judaïsme compense ou complète actuellement, chez des Lacaniens comme Jean Claude Milner, le catholicisme inhérent au transfert français. Chez Freud, il y avait la Science et l’ouverture laissée à l’exploration critique, qui situaient à la fois le judaïsme et la lutte contre la religion et l’antisémitisme religieux.
X 2091
Remarques au sujet du Colloque à Berlin sur la conjecture et la croix (crux): ›Zur Methodik der Philologie‹ (Zentrum für Literatur- und Kulturforschung, 13-14 juillet 2007), organisé par U. Wirth et K. Bremer.
La question concerne la transmission des textes et les accidents survenus au cours de cette histoire. L’histoire du texte forme une base indispensable. Elle a été en France promue, pour les textes grecs, par Jean Irigoin. Il faut élargir le cadre et situer les problèmes dans l’histoire des civilisations, qui est la condition d’une histoire de la compréhension, expliquant en partie l’origine des altérations. Les fautes sont soit accidentelles ou mécaniques soit motivées. Sur ce point la philologie inclut une perspective critique (au sens large). Les erreurs sont fréquemment éloquentes. Je renvoie pour une présentation méthodique à l’introduction de mon édition commentée d’›Oedipe roi‹.
Dans le domaine de la réparation des passages défectueux, il existe une part de restitutions vraisemblables (quand les raisons matérielles de l’altération sont établies) ; ce travail a été largement accompli au XIXème siècle et, auparavant, du XVIème au XVIIème, au cours des éditions.
Pour le reste, la conjecture suppose une distinction fondamentale, séparant l’usage conventionnel de la langue des emplois particuliers, le plus souvent imprévisibles, surtout en poésie. Dans ce dernier cas, la conjecture ne prétend pas véritablement à la restitution de la formulation originelle. On complèterait plus facilement une phrase de Voltaire qu’un vers de Mallarmé ou de Celan. C’est une affaire de ›style‹ et d’écriture.
La position ›divinatoire‹ s’appuie sur une logique propre à l’oeuvre dans son ensemble, qui nécessiterait une discussion sur la relation entre les parties et le tout. Elle est largement illusoire. On s’appuie à juste titre sur ce principe, mais il se heurte à des limites infranchissables dans la littérature.
L’herméneutique délimitera différemment la matière déchiffrable, celle qui se prête à l’interprétation. La ›croix‹ de toute façon s’étend au texte dans sa totalité. L’interprétation commence par un degré zéro, un non-savoir, une remise en question des lectures déjà faites antérieurement. Le philologue reconnaît les corrections introduites dans le texte, qui sont des adaptations à de nouvelles attentes.
Les conjectures à leur tour sont souvent des ›corrections‹ du sens originel. Une fois écartés les redressements possibles, le plus souvent même certains (mentionnés ci-dessus), on entre dans l’histoire de la compréhension et dans celle des pratiques universitaires, et non seulement éditoriales. La conjecture a son histoire, elle était devenue un exercice quasi essentiel de la philologie au milieu du XIXème siècle après Lachmann (le meilleur exemple est fourni par le séminaire de Cobet à Leyde). C’est l’époque de la conjecturite aiguë. La capacité des professeurs était évaluée d’après ces exploits, le plus souvent gratuits ; ils témoignaient de leur virtuosité linguistique. Plus mesurée, elle s’est maintenue et triomphe encore à Oxford et Cambridge.
On considère une singularité ou ›une anomalie‹ de l’auteur comme une corruption dans la transmission, puis elle est recouverte par un déferlement de conjectures ; les philologues, s’ils ne sont pas satisfaits, choisissent d’imprimer des croix dans le texte pour inviter leurs collègues à trouver plus élégant ou plus raisonnable. C’est un dialogue fermé entre spécialistes où l’herméneutique n’a guère obtenu de droits.
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